Exposé de ma recherche : deux protestantismes face à face au sein de l’ÉPUdF
Les Églises enquêtées sont chacune très marquées théologiquement et liturgiquement. Ce choix des lieux est un choix délibéré car il me permet d’explorer en profondeur chacune de ces deux logiques.
1) Résultats des enquêtes de terrain
- D’un côté les cultes que j’appelle « modernes » (deux lieux concernés) :
Professionnalisme technique et liturgique
Dans les cultes que j’appelle « modernes », la technique est au rendez-vous. La vidéo et le son y sont impeccables. On n’observe aucune latence notoire pendant la célébration. Chaque intervenant sait parfaitement ce qu’il a à faire. Les enchaînements sont fluides, et ce, malgré la présence de nombreux acteurs différents à chaque culte.
Chants contemporains et place centrale de la musique
La musique occupe une place centrale dans ces cultes, en particulier la louange. Dans le premier lieu que j’ai observé, 16,6 % des cantiques répertoriés figurent dans le recueil Alléluia. Dans le second lieu, ce chiffre s’élève à 33 %. Les 83,4 % restants pour le premier lieu, et les 67 % restants pour le second, proviennent d’autres sources contemporaines (JEM, Hillsong, pop chrétienne, gospel).
Des officiants et une assemblée diversifiés
Dans ces cultes, la règle est l’organisation et la mobilisation d’une équipe liturgique bien rodée. Le pasteur ou la pasteure n’est pas en robe pastorale et n’est qu’un des acteurs parmi les autres. Quant à l’assemblée, dans les deux lieux visités, elle est très diverse en termes d’âge et d’origines ethniques.
Orthodoxie théologique, mais pas que
Enfin, dans les deux lieux visités et observés, la théologie qui s’exprime lors du culte est une théologie orthodoxe et évangélique. Elle est orthodoxe car la prédication est centrée sur la Bible et s’appuie sur le texte biblique pour délivrer son message, affirmant ainsi plus ou moins explicitement l’autorité de l’Écriture. Elle est évangélique car le message de la prédication appelle généralement à la conversion personnelle, ou à l’action concrète pour mener une vie chrétienne. Mais dans ces lieux, j’ai aussi relevé des discours conservateurs sur le plan politique et sociétal.
- De l’autre côté, les cultes que j’appelle « traditionnels» (deux lieux concernés) :
Sobriété technique et liturgique
La qualité technique des cultes en visioconférence est globalement moins bonne que les précédents lieux enquêtés. Le son est celui du temple, sans retouche. La qualité d’image varie entre 360p et 1080 HD, mais avec des zooms récurrents et un manque de lumière qui dégradent l’image.
Chants classiques
Le répertoire musical est exclusivement traditionnel. Les cantiques proviennent de Louange et prière (1958) et de Nos cœurs te chantent (1979). Dans un des temples, on utilise également le Psautier français du XVIIe siècle, et on y pratique la culture du répons (chants spontanés qui sont toujours les mêmes d’un dimanche sur l’autre).
Le pasteur et son assemblée
Dans ces deux lieux, le pasteur ou la pasteure est l’acteur majeur de la liturgie. Sur les quinze cultes auxquels j’ai assisté dans chaque lieu, la prédication n’a été assurée par une personne laïque que dans deux cas seulement. Le ministre est parfaitement visible et identifiable car il porte toujours la robe pastorale. En moyenne, cinq personnes participent à la liturgie : le ou la ministre, l’organiste, quelques paroissiens et paroissiennes, et la ou les personnes qui assurent la captation vidéo. L’assemblée est quant à elle plus homogène. On y voit peu de familles et peu d’enfants, la moyenne d’âge est plus élevée que dans les cultes dits modernes, et l’assemblée est relativement homogène sur le plan ethnoculturel.
Libéralisme théologique
La théologie qui s’exprime dans ces cultes est une théologie libérale. Cela se reconnaît d’abord dans le contenu de la prédication, qui oscille entre analyse historico-critique et concepts philosophiques. La prédication fait la part belle à d’autres disciplines scientifiques pour éclairer le texte biblique. Le ton est professoral, et le discours est avant tout didactique. Ce réflexe historico-critique existe aussi – plus discrètement – dans les cultes modernes, mais il est ici beaucoup plus systématique. La christologie est extrêmement discrète : aucune confession de foi ne mentionne le Christ dans les cultes auxquels j’assiste. La confession des péchés est très allégée. Enfin, lors des annonces, la revendication d’être libéral est parfois clairement affirmée.
2) Résultats des entretiens
- Discours des responsables liturgiques et paroissiens, paroissiennes des « cultes modernes » :
Le culte : un travail à plein temps
L’affirmation « Ce n’est pas le culte du pasteur, mais celui de l’Église » revient plusieurs fois dans mes entretiens. Chaque célébration mobilise environ une quinzaine de personnes. Lorsqu’il y a deux cultes le même jour, ce qui arrive dans certains lieux, on peut atteindre une trentaine de personnes mobilisées. Le culte est véritablement un travail, et le vocabulaire utilisé est celui de l’entreprise : on parle de moyens, d’investissements, de ressources humaines, de rentabilité, de travail en équipe.
Une assemblée hétérogène à l’image de son répertoire musical
Mes interlocuteurs décrivent leur assemblée comme « toutes les couleurs de l’arc-en-ciel protestant et chrétien ». Ils affirment : « Nous sommes divers, et il faut que notre répertoire soit divers ». Je note qu’il n’y a jamais dans leur discours d’un côté un « nous » de tradition luthéro-réformée ou de l’ÉPUdF, et de l’autre un « vous » qui désignerait les nouveaux venus. Le « nous » intègre tout le monde. On dit par exemple : « Nous avons des racines luthéro-réformées, mais nous sommes divers, et donc notre répertoire doit refléter cette diversité ». Le chant est central dans les entretiens et il est majoritairement compris comme « l’expression de l’assemblée dans la liturgie ». Il y a une vraie volonté de s’enrichir des autres cultures : nous n’avons pas affaire à du pluriculturalisme, mais véritablement à de l’interculturalité.
L’accent mis sur l’évangélisation
Tous mes interlocuteurs se rejoignent sur la « radicalité » de l’Évangile et l’assument avec force : « Il y a un avant et un après. » La volonté d’évangéliser un maximum de monde est aussi clairement assumée.
Le refus d’une étiquette théologique orthodoxe et conservatrice
Mes interlocuteurs ont du mal à se qualifier eux-mêmes d’orthodoxes ou de conservateurs. Une seule personne, une paroissienne, n’a aucun mal à exprimer clairement ses convictions théologiques. Pour les autres, on entend plutôt des phrases comme « la liturgie n’est pas le bon endroit du conservatisme » – ce qui sous-entend peut-être que la théologie, elle, serait le bon endroit. Les membres des conseils presbytéraux et les paroissiens interrogés manifestent une volonté de préserver une certaine discrétion. Ils ne souhaitent pas affirmer trop clairement la théologie orthodoxe et conservatrice de l’Église locale, préférant se concentrer sur l’accessibilité de la liturgie pour « ne freiner ni ne brusquer personne ».
- Discours des responsables liturgies et paroissiens, paroissiennes des « cultes traditionnels » :
Le culte : un service rendu
Dans les Églises locales libérales, le culte est avant tout perçu comme « un service ». Ce mot revient avec grande insistance dans mes entretiens. Pour les personnes interrogées, la robe rappelle moins un statut qu’un rôle : celui du ministre de la Parole, formé, théologien, garant d’une certaine rigueur intellectuelle. Quant à la faible qualité de la vidéo et du son du culte en visio, on me répond : c’est simple mais ça fonctionne.
L’amour du patrimoine musical luthéro-réformé
Une tension entre liberté hymnologique et fidélité à un répertoire musical précis revient dans les entretiens. Une pasteure me confie avec ironie : « Ce n’est pas la paroisse où on verra guitare, batterie… » avant de nuancer : « tout du moins pas encore, peut-être que ça viendra un jour après tout. » Une paroissienne est plus catégorique : « jamais de la vie ! » s’exclame-t-elle à l’idée d’entendre un autre instrument que l’orgue ou le piano dans le temple. Elle explique : « Il y a un vrai amour de la musique baroque, et un vrai amour de cet orgue. » L’hymnologie classique du lieu est décrite par mes interlocuteurs comme une liberté, un choix et une prédilection pour ce genre musical. Mais on évoque aussi clairement le patrimoine luthéro-réformé « si riche » et qu’il « serait dommage de le voir disparaître ».
Une assemblée plutôt homogène
L’assemblée de ces Églises locales est plutôt homogène : des personnes de catégories socioprofessionnelles supérieures, peu de familles, peu d’enfants. Ce qui ressort des discours, c’est : « on se sent bien ici ». Les personnes interrogées définissent spontanément leur assemblée comme diverse sur le plan théologique et géographique (avec des Parisiens et des banlieusards). Pourtant, en fin de compte, elle ne semble pas si hétérogène, notamment du point de vue du niveau d’études et de la classe sociale.
Le refus du paradoxe entre libéralisme théologique et conservatisme liturgique
Mes interlocuteurs et interlocutrices refusent de voir un paradoxe entre leur libéralisme théologique et leur conservatisme liturgique. Pour les personnes interrogées, le libéralisme théologique a besoin de repères stables, offerts par la forme liturgique traditionnelle qui date du XIXe siècle, ou qui ressemble encore beaucoup à la liturgie du XIXe.
3) Analyses critiques
- Pour les cultes modernes à la théologie conservatrice :
Des Églises locales trop en accord avec leur temps ?
La finalité d’une Église n’est donc pas comparable à celle d’une entreprise, et on peut s’interroger sur l’usage des logiques et du vocabulaire de l’entreprise pour parler de notre mission dans l’Église. Je renvoie ici à Jacques Ellul et à sa critique de la technique, qu’il déplore lorsqu’elle porte partout la loi de l’efficacité. Et si l’efficacité et la productivité deviennent les reines, le Christ peut-il encore être le roi ?
Des Églises locales pluriculturelles et communautaires ?
L’interculturalité est réelle dans ces Églises. Mais on assiste aussi à une professionnalisation de l’assemblée : chanter dans des micros devant les gens, être sur scène. Pendant ce temps, le reste de l’assemblée disparaît. Elle ne forme plus la communauté mais devient spectatrice. Or, c’est précisément tout ce que les réformateurs cherchaient à éviter, en préconisant une participation plus active de tous les membres de la communauté à la liturgie.
Des Églises locales militantes ?
Faut-il entendre des discours politiques à l’Église ? La laïcité, et la Constitution de l’ÉPUdF ne le préconisent pas. Pourtant, lors de certains cultes j’ai entendu des discours orientés politiquement sur des sujets de société et d’éthique. Mes interlocuteurs et interlocutrices refusent d’assumer ces discours et refusent d’afficher une identité théologique claire. Alors que lors du culte, ils affichent une volonté affirmée de convaincre et d’évangéliser selon leur compréhension des Écritures. Ce refus de dire clairement sa théologie ne garantit ni neutralité ni inclusivité ; il masque peut-être une stratégie militante conservatrice qui choisit de ne pas dire son nom pour mieux atteindre ses objectifs.
- Pour les cultes traditionnels à la théologie libérale :
L’Église doit-elle se cantonner au rôle de service ?
La sobriété liturgique de ces paroisses témoigne d’une certaine humilité, avec le pasteur au service de l’assemblée. Mais réduire le culte à un « service » nécessaire, sans place significative accordée à l’émotion, interroge la finalité même du culte. Le théologien Moltmann rappelle que la foi chrétienne nous fait passer de la nécessité à la liberté. Dès lors, une liturgie qui ne viserait qu’à assurer la continuité d’un service risquerait de perdre de vue sa visée théologique première : être le lieu d’une rencontre libre, joyeuse et signifiante avec Dieu.
La tradition doit-elle faire autorité ?
Le protestantisme, rappelle André Birmelé, ne rejette pas la tradition mais la soumet à l’Écriture, dans un rapport critique articulé autour du principe semper reformanda (« toujours en réforme »). La tradition n’est donc jamais un argument d’autorité indiscutable. Or, les Églises locales libérales étudiées affichent paradoxalement un fort conservatisme liturgique. Leur attachement au patrimoine crée une cohésion communautaire, mais soulève une question : jusqu’où la liberté protestante peut-elle coexister avec des traditions peu interrogées ? À quel moment la fidélité au patrimoine devient-elle un frein à la capacité critique et à une certaine liberté vis-à-vis des traditions ?
Le risque du repli sur soi ?
Une tension existe entre la revendication d’ouverture et de liberté théologique, et un discours défensif sur le libéralisme. La liturgie traditionnelle peut stabiliser les formes dans un contexte de grande pluralité, mais elle peut aussi traduire un repli sur une identité luthéro-réformée à conserver à tout prix. Or, l’injonction de Matthieu 28 (« Allez, faites des disciples ») et la sortie de l’entre-soi racontée dans les Actes ne sont pas compatibles avec le confort du « chez-soi » ni avec le refus d’altérer les traditions. Dans ces Églises, la conservation du patrimoine semble pourtant être devenue une fin en soi. Au détriment de l’annonce de l’évangile ?
Et Poissy dans tout ça ?
Poissy, est dans une recherche d’équilibre. Sur le plan musical, un mélange entre le patrimoine luthéro-réformé et des chants plus contemporains. Sur le plan théologique, une bonne articulation entre confession de foi et exégèse historico-critique et recours aux langues bibliques. Sur le plan des acteurs, la répartition est classique : pasteur, musiciens, équipe d’accueil majoritairement constituée des membres du conseil presbytéral, équipe technique. L’assemblée a voté récemment l’amélioration de la qualité vidéo et du son – un signe d’ouverture vers celles et ceux qui suivent à distance.
Je vous lance toutefois cet amical défi : votre banderole dit que vous êtes une Église ouverte, accueillante, inclusive. Alors, pourquoi ne pas confier davantage de responsabilités liturgiques à toute l’assemblée ? Pourquoi ne pas faire de plus en plus des paroissiens et paroissiennes des acteurs et actrices de la liturgie à différents moments du culte ?
Après tout, le mot « liturgie » vient du grec λειτουργία (de leitos ce qui concerne le peuple et d’ergon signifiant l’action, l’œuvre) qui renvoie au service public assuré par les citoyens de la cité. La liturgie dans sa définition même tend à devenir notre oeuvre commune. Elle est ainsi présentée dans la proposition de liturgie commune de l’ÉPUdF : « [La liturgie] offre la possibilité [à toutes les personnes] de n’être pas seulement spectatrices de ce qui se déroule devant eux, mais d’en être actrices et, à travers l’événement du culte, d’être rendues participantes à l’événement du salut. »
Amen ?