Retour sur le Parole & Partage du 11/10

La Bible présente-t-elle l'argent comme une bonne ou une mauvaise chose ?

La Bible parle beaucoup d’argent : on ne compte pas moins de 390 occurrences du mot dans la Bible Louis Segond. Jésus lui-même y consacre une grande part de son enseignement : environ une parabole sur trois touche aux biens, à la richesse ou à la pauvreté. Alors, la Bible présente-t-elle l’argent comme une bonne ou une mauvaise chose ? Nous allons voir que la réponse est plus subtile qu’on ne le croit.

A - L'Ancien Testament

1/ La richesse comme bénédiction

 

Dans l’Ancien Testament, la richesse est souvent présentée comme une bénédiction de Dieu. Abraham « était très riche en troupeaux, en argent et en or » (Genèse 13.2). Dieu lui avait promis : « Je te bénirai, et je rendrai ton nom grand » (Genèse 12.2). Isaac sème en terre étrangère et récolte au centuple : « L’Éternel le bénissait » (Genèse 26.12). Jacob, parti avec son seul bâton, revient avec deux camps entiers de troupeaux et de serviteurs (Genèse 32.10). Quant à Job, après sa terrible épreuve, « l’Éternel lui rendit le double de tout ce qu’il avait possédé » (Job 42.10). La logique semble claire : la prospérité vient de Dieu. Le Deutéronome le dit sans détour : « Souviens-toi de l’Éternel, ton Dieu, car c’est lui qui te donne de la force pour acquérir ces richesses » (Deutéronome 8.18).

La richesse est un don, et donc une responsabilité.

 

2/ La dénonciation de la richesse injuste

 

Mais l’Ancien Testament n’est pas naïf. Au VIIIᵉ siècle avant notre ère, une génération de prophètes se lève, dans un royaume prospère mais profondément inégalitaire. Le commerce s’est développé, quelques-uns s’enrichissent, et beaucoup de petits paysans, endettés, perdent leurs terres, voire leur liberté. Les prophètes ne parlent pas d’argent en économistes : ils parlent au nom de Dieu, et ils dénoncent ce que cette richesse fait aux plus faibles.

Amos est le premier et le plus abrupt. Berger de Tékoa, il n’appartient pas aux cercles du pouvoir. Il s’en prend à ceux qui « vendent le juste pour de l’argent, et le pauvre pour une paire de souliers » (Amos 2.6). L’image est frappante : un être humain est échangé contre une paire de sandales. Le pauvre est réduit à une valeur marchande. Amos dénonce aussi les riches qui piétinent les faibles, qui falsifient les balances, et qui, pendant ce temps, multiplient les cérémonies religieuses. Pour lui, un culte sans justice est une insulte à Dieu.

Ésaïe poursuit : « Malheur à ceux qui ajoutent maison à maison, qui joignent champ à champ » (Ésaïe 5.8). Ce qui est visé, c’est l’accaparement de la terre. Or, dans la Loi, la terre est le moyen de subsistance de chaque famille. L’accumuler, c’est priver d’autres de leur place dans le pays. Le prophète décrit des propriétaires qui finissent par rester seuls au milieu du pays.

Michée va dans le même sens : il fustige ceux qui, la nuit, méditent leur mauvais coup sur leur lit, et qui, au matin, l’exécutent parce qu’ils en ont le pouvoir. Ils « convoitent des champs et les saisissent » (Michée 2.2). Le verbe est important : on passe de la convoitise à l’action, du désir à la spoliation, parfois par des voies tout à fait légales.

Ce que ces trois prophètes ont en commun, c’est leur cible : ni la richesse en elle-même, ni le travail, mais trois choses : 

      • La richesse obtenue par l’injustice, 
      • L’exploitation des plus faibles, 
      • L’indifférence envers les pauvres.

La littérature de sagesse apporte une note plus intérieure. Le sage des Proverbes prie : « Ne me donne ni pauvreté, ni richesse, accorde-moi le pain qui m’est nécessaire » (Proverbes 30.8). Il sait que la pauvreté peut pousser à mal agir, mais que la richesse peut faire oublier Dieu. Il demande donc la juste mesure. 

L’Ecclésiaste observe, avec lucidité : « Celui qui aime l’argent n’est pas rassasié par l’argent » (Ecclésiaste 5.9). L’argent ne comble jamais le désir : plus on en a, plus on en veut. On entend déjà ici ce que Jésus et Paul diront plus tard.

 

3/ Les correctifs de la Loi

 

Face à ce risque, la Loi ne se contente pas de grands principes : elle prévoit 3 garde-fous très concrets, pour que la richesse ne s’accumule pas sans limite et que personne ne soit écrasé définitivement.

 

  1. L’année sabbatique. 

Tous les sept ans, la terre se repose : on ne sème pas, on ne récolte pas. Ce qui pousse de soi-même est laissé aux pauvres et aux bêtes. Mais surtout, les dettes sont remises (Deutéronome 15.1-2). Concrètement, un paysan qui s’est endetté dans les mauvaises années retrouve une situation saine. Le texte précise que celui qui prête ne doit pas refuser son aide à l’approche de cette année, par calcul, parce qu’il craindrait de ne pas être remboursé : il lui est demandé de prêter quand même, généreusement. Et le texte ajoute cette promesse, qui est aussi un idéal : « Il n’y aura point d’indigent chez toi » (15.4). 

La Loi vise une société où la pauvreté durable n’a pas de place.

 

  1. Le jubilé. 

Tous les cinquante ans, après sept fois sept ans, on sonne du cor, et chacun retourne dans sa propriété (Lévitique 25.10). Les terres vendues, souvent par nécessité, reviennent à la famille d’origine ; ceux qui se sont vendus comme serviteurs sont libérés. C’est une remise à zéro des inégalités accumulées, une génération après l’autre. 

La raison est théologique, et c’est peut-être le verset le plus important de tout ce passage : « La terre est à moi » dit Dieu (Lévitique 25.23). Ce qu’on appelle propriété n’est en réalité qu’un usage confié. Nous ne sommes, dit Dieu, que « des étrangers et des hôtes » chez lui. 

Nous sommes des gestionnaires, pas des maîtres. On ignore dans quelle mesure le jubilé a été réellement appliqué, mais le principe demeure : aucune situation de richesse ou de pauvreté n’est définitive.

 

  1. Le glanage. 

« Quand tu moissonneras ton champ, tu ne moissonneras pas jusqu’à l’extrémité […] tu les laisseras pour le pauvre et l’étranger » (Lévitique 19.9-10). Le propriétaire doit laisser les coins du champ, et ne pas repasser pour ramasser les épis tombés. Le pauvre n’a pas à mendier : il se sert lui-même et travaille pour se nourrir, dans le respect de sa dignité. C’est ainsi que Ruth, étrangère et veuve, trouve de quoi vivre dans le champ de Boaz. Et ce n’est pas un hasard si, dans ce récit, le propriétaire va au-delà de la Loi : il fait laisser des épis exprès pour elle. 

La Loi fixe un minimum, et la générosité l’ouvre plus largement.

Ces trois dispositions ont un point commun : le partage est inscrit dans la structure même de la vie économique. Il ne dépend pas seulement de la bonne volonté de chacun.

 

Ce qu’il faut retenir

  • La richesse est souvent une bénédiction.
  • Elle devient une faute quand elle est injuste.

 

 

B - Le Nouveau Testament

1/ Un éclairage des Évangiles : 1 situation et 2 paraboles

 

Le texte central se trouve dans le Sermon sur la montagne : « Ne vous amassez pas des trésors sur la terre […] mais amassez-vous des trésors dans le ciel […] car là où est ton trésor, là aussi sera ton cœur » (Matthieu 6.19-21).

Jésus poursuit : « Vous ne pouvez servir Dieu et Mamon » (Matthieu 6.24). 

Mamon, c’est l’argent personnifié, un maître concurrent. Le problème n’est pas de posséder, mais d’être possédé.

 

  1. Le jeune homme riche (Marc 10.17-27)

Un homme accourt, se met à genoux et demande : « Que dois-je faire pour hériter la vie éternelle ? » Il a observé les commandements dès sa jeunesse : honore ton père et ta mère, ne tue pas, ne commets pas d’adultère, ne vole pas. Alors, écrit Marc, « Jésus, l’ayant regardé, l’aima ». Cette phrase est capitale : Jésus ne le juge pas, il l’aime. Puis il lui dit : « Il te manque une chose : va, vends tout ce que tu as, donne-le aux pauvres, […] puis viens, et suis-moi. » L’homme s’en va « tout triste, car il avait de grands biens ». Jésus ne condamne pas sa richesse : il révèle ce qui l’empêche de le suivre. Il ajoute : « Qu’il est difficile à ceux qui ont des richesses d’entrer dans le royaume de Dieu ! »

 

  1. Le riche insensé (Luc 12.13-21)

Quelqu’un demande à Jésus d’arbitrer un partage d’héritage. Jésus répond par un avertissement : « Gardez-vous avec soin de toute avarice ; car la vie d’un homme ne dépend pas de ses biens, fût-il dans l’abondance » (Luc 12.15). Puis la parabole : un homme a une récolte exceptionnelle. Il se dit : « Mon âme, tu as beaucoup de biens en réserve pour plusieurs années ; repose-toi, mange, bois, réjouis-toi. » Mais Dieu lui dit : « Insensé ! cette nuit même ton âme te sera redemandée ; et ce que tu as préparé, pour qui sera-ce ? » Sa faute n’est pas d’avoir réussi, mais d’avoir cru que la sécurité venait de ses biens, et d’avoir vécu pour lui seul. Remarquons qu’il parle seulement à lui-même : dans son monologue, le mot « je » revient sans cesse, et il n’y a ni Dieu, ni voisin, ni pauvre.

 

  1. Le mauvais riche et Lazare (Luc 16.19-31)

Cette parabole est propre à Luc, et c’est l’une des plus saisissantes. Jésus plante un décor en deux scènes. La première scène se passe sur terre. Un riche, « vêtu de pourpre et de fin lin, qui chaque jour se traitait magnifiquement ». La pourpre et le lin fin sont des signes de luxe : c’est le vêtement des rois et des grands. Et le mot « chaque jour » est important : il ne s’agit pas d’une fête exceptionnelle, mais d’un mode de vie. À sa porte, un pauvre nommé Lazare, couvert d’ulcères, qui désire se rassasier des miettes de sa table. Notons un détail : c’est le seul personnage de toutes les paraboles de Jésus qui reçoit un nom. Lazare signifie « Dieu aide ». Le riche, lui, reste anonyme. Dans le regard de Dieu, c’est le pauvre qui a un nom, et celui que le monde ne regarde pas est celui que Dieu connaît. Les chiens viennent même lécher ses plaies : Lazare est si abandonné que les animaux sont plus proches de lui que les hommes. 

 

La seconde scène se passe après la mort. Les rôles s’inversent : Lazare est porté auprès d’Abraham, le riche se trouve dans les tourments. Et là, le dialogue est révélateur. Le riche reconnaît Lazare, il connaît même son nom : il savait donc qui il était. Il demande qu’on l’envoie lui apporter une goutte d’eau, comme si Lazare était encore à son service. Abraham lui rappelle qu’un grand abîme sépare désormais les deux mondes : cet abîme n’est que le prolongement de celui qui existait déjà, à sa porte, entre sa table et le seuil. Enfin, le riche demande qu’on avertisse ses frères. Abraham répond : « Ils ont Moïse et les prophètes ; qu’ils les écoutent. » Autrement dit, ce qu’il fallait savoir était déjà écrit. C’est exactement ce que nous venons de parcourir : la Loi et les prophètes, avec le glanage, l’année sabbatique et les cris d’Amos, disaient déjà comment traiter le pauvre. Le riche insiste : « Si quelqu’un des morts va vers eux, ils se repentiront. » Et la réponse tombe : « S’ils n’écoutent pas Moïse et les prophètes, ils ne se laisseront pas persuader quand même quelqu’un des morts ressusciterait. » Le problème n’est donc pas un manque de preuves, mais un cœur fermé. Notons que le riche n’est pas condamné pour sa fortune, ni pour une méchanceté active : il n’a jamais chassé Lazare, il ne l’a pas maltraité. Il l’est pour son indifférence. Lazare était là, chaque jour, sous ses yeux, et il ne l’a jamais vu. Le péché ici, c’est l’omission : ce qu’on ne fait pas, parce qu’on est trop occupé de soi. Cela nous interroge : qui est notre Lazare, celui qui est à notre porte, et que nous ne voyons plus à force de le croiser ?

 

2/ Ce que dit Paul

Dans le Nouveau Testament, l’accent passe donc du système au cœur. Les dangers sont l’attachement, l’illusion de sécurité et l’indifférence. Paul résumera plus tard : « L’amour de l’argent est une racine de tous les maux » (1 Timothée 6.10). Remarquons qu’il ne dit pas « l’argent », mais « l’amour de l’argent ».

 

Conclusion : que voit-on en rapprochant les deux testaments ?

 

D’abord une continuité. Dans les deux cas, l’argent n’est jamais mauvais en soi. Dans les deux cas, Dieu est le véritable propriétaire, et le pauvre est au centre : hier le glanage, aujourd’hui Lazare. Jésus le dit lui-même : il n’est pas venu abolir la Loi, mais l’accomplir (Matthieu 5.17).

 

Ensuite, une différence d’angle. L’Ancien Testament agit surtout sur le plan collectif : des lois, des institutions, une société juste. Le Nouveau va à la racine, intérieure : le cœur, l’attachement, la confiance. Le premier règle les comportements, le second transforme celui qui agit.

 

Enfin, un point commun essentiel : la Bible ne condamne pas l’argent en soi, mais elle ne le rend jamais inoffensif. Il existe une tension permanente entre bénédiction et risque d’asservissement. Un même bien peut être un don de Dieu ou une idole, selon la place qu’on lui donne.

C - Jésus, Mamon et Jacques Ellul

 

Posons-nous une question simple : qui, dans ma vie, commande vraiment ? Nous répondons vite : moi. C’est moi qui décide, qui choisis, qui organise. Pourtant, sur la question de l’argent, Jésus affirme que la réponse n’est pas si évidente. 

 

1/ Jésus et Mamon

 

  1. Le texte

Le texte central se trouve dans le Sermon sur la montagne : « Ne vous amassez pas des trésors sur la terre […] mais amassez-vous des trésors dans le ciel […] car là où est ton trésor, là aussi sera ton cœur » (Matthieu 6.19-21). Et Jésus poursuit : « Nul ne peut servir deux maîtres. Car, ou il haïra l’un, et aimera l’autre ; ou il s’attachera à l’un, et méprisera l’autre. Vous ne pouvez servir Dieu et Mamon » (Matthieu 6.24). Luc rapporte la même parole dans un autre contexte, à la fin de la parabole de l’intendant malhonnête (Luc 16.13). Le fait que deux Évangiles la transmettent, dans des cadres différents, montre qu’elle appartient à la tradition la plus ancienne des paroles de Jésus. Ce n’est pas une formule de circonstance.

 

  1. Le mot « Mamon »

Mamon est un mot araméen qui désigne les richesses, et plus précisément ce en quoi l’on met sa confiance. Il y a dans ce mot une idée de solidité, de ce sur quoi l’on s’appuie. Soulignons la construction de la phrase. Jésus ne dit pas « Dieu ou l’argent », comme on opposerait deux objets. Il place Mamon en parallèle avec Dieu, comme un maître.  Mamon, c’est l’argent personnifié, une divinité, un maître concurrent rival de Dieu. Le problème n’est pas de posséder, mais d’être possédé.

 

  1. Le vocabulaire de la relation

Regardons les verbes : servir, haïr, aimer, s’attacher, mépriser. Ce ne sont pas les verbes que l’on emploie pour un outil ou une ressource. Personne n’aime ni ne méprise son marteau. Ce sont des verbes de relation, de loyauté, de dépendance. Jésus parle de ce que l’argent fait de notre manière d’aimer et de nous attacher.

 

  1. Le contexte immédiat

Ce verset n’est pas isolé. Juste avant, Jésus dit : « Ne vous amassez pas des trésors sur la terre […] car là où est ton trésor, là aussi sera ton cœur » (Matthieu 6.19-21). Juste après, il enchaîne : « Ne vous inquiétez pas pour votre vie » (6.25). Considérons l’enchaînement : le trésor, le cœur, le maître, l’inquiétude. 

L’argent promet la sécurité. Jésus répond que la vraie sécurité est ailleurs, chez un Père qui connaît nos besoins. Et il le dit à des foules qui, pour beaucoup, étaient pauvres et savaient très bien ce que veut dire s’inquiéter du lendemain. Sa parole ne vient pas d’en haut : elle s’adresse à des gens qui comptaient chaque jour.

 

Trois points à retenir

  • Jésus présente l’argent comme un maître potentiel, pas comme un simple objet.
  • Le choix est exclusif : on ne peut pas servir les deux.

 

Mais une question demeure : en quel sens l’argent peut-il être un « maître » ? N’est-ce pas une image, une manière de parler ? C’est ici qu’Ellul nous aide.

 

2/ Jacques Ellul

 

  1. Qui est Ellul ?

Jacques Ellul (1912-1994) était professeur à Bordeaux, historien du droit, sociologue de la technique et théologien protestant. Un homme à double appartenance : il a écrit des ouvrages de sociologie sur la société technicienne, et des ouvrages de théologie sur la foi. Pour lui, les deux se répondent : on ne peut comprendre le monde moderne sans lucidité, et on ne peut pas vivre sa foi sans regarder ce monde en face. En 1954, il publie L’homme et l’argent. Son point de départ est précisément Matthieu 6.24. Et il fait un choix : il ne lit pas ce verset comme une métaphore pieuse, mais comme une description du réel.

 

  1. Première thèse : l’argent n’est pas un instrument neutre

On entend souvent : « L’argent n’est ni bon ni mauvais, tout dépend de ce qu’on en fait. » Ellul répond que c’est trop simple. L’argent a sa propre dynamique, qui oriente celui qui s’en sert, un peu comme un courant qui porte celui qui s’y engage. Un marteau ne nous demande rien. L’argent, lui, structure nos choix : ce que nous acceptons comme travail, comment nous mesurons une réussite, ce que nous jugeons possible ou impossible.

 

  1. Deuxième thèse : une puissance qui agit comme une puissance spirituelle

L’argent a la capacité de se faire servir, de se faire aimer et de se faire craindre. Nous en faisons tous l’expérience, sous des formes variées : 

  • On le sert par notre travail et notre temps ; 
  • On l’aime par le désir, le goût du confort ou des plaisirs matériels ; 
  • On le craint par la peur du manque.

Ces trois mouvements ne dépendent pas du montant du compte en banque. Quelqu’un qui a peu peut le craindre chaque fin de mois ; quelqu’un qui a beaucoup peut l’aimer ou le craindre tout autant. Personne n’est à l’abri, et personne n’est jugé d’avance. Ellul ne distribue pas des accusations : il décrit un pouvoir auquel nous sommes tous exposés.

 

  1. Troisième thèse : une logique d’expansion

Plus on en a, plus on en veut, comme le dit l’Ecclésiaste : « Celui qui aime l’argent n’est pas rassasié par l’argent » (Ecclésiaste 5.9). L’argent tend aussi à tout transformer en valeur monétaire : le temps, les relations, les services. Combien de fois disons-nous « le temps, c’est de l’argent » sans voir ce que cela change dans notre manière de vivre ? Ellul y voit une pente : tout ce qui peut être chiffré tend à devenir ce qui compte, et ce qui ne se chiffre pas, l’amitié, la gratuité, le repos, devient suspect, ou sans valeur réelle.

 

  1. Quatrième thèse : l’illusion de maîtrise

C’est la plus ironique : celui qui croit contrôler l’argent est justement celui qui risque d’être contrôlé. Le riche insensé de Luc 12 se parle à lui-même : « Mon âme, tu as beaucoup de biens en réserve […] repose-toi. » Il croit tout maîtriser, mais « cette nuit même ton âme te sera redemandée » (Luc 12.19-20). L’illusion de maîtrise est le piège : on se croit libre précisément parce qu’on ne voit plus qu’on est tenu.

 

  1. Comment s’en libérer ?

Ellul ne s’arrête pas au diagnostic. Selon lui, on ne désarme pas une puissance spirituelle par de bonnes résolutions ni par un simple calcul. Il faut un geste concret qui la désacralise, et ce geste, c’est le don. Donner, ce n’est pas seulement aider : c’est refuser que l’argent soit sacré, c’est lui retirer son pouvoir en montrant qu’on peut s’en défaire. Il précise que ce don doit être gratuit, sans calcul, sans attendre de retour ni de reconnaissance. Nous y reviendrons plus tard.

 

3/ Le dialogue entre Jésus et Ellul

 

Rapprochons les deux, car la convergence est frappante.

  • Jésus dit que l’argent est un maître ; Ellul explique comment il le devient. L’un nomme la réalité, l’autre en décrit le fonctionnement : il se fait servir, aimer, craindre.
  • Jésus met en garde contre l’attachement du cœur (« là où est ton trésor… ») ; Ellul décrit le mécanisme de cet attachement, avec sa logique d’expansion et son illusion de maîtrise.
  • Jésus oppose l’inquiétude à la confiance au Père ; Ellul y répond par le don, qui est la manière concrète de montrer où l’on place sa confiance.>/span>
  • Pour l’un comme pour l’autre, le danger n’est pas dans l’argent en soi, mais dans la relation que nous nouons avec lui.

 

Il y a aussi une différence de ton. Jésus parle en prédicateur, avec des images, et il s’adresse à des foules. Ellul parle en analyste, il cherche à expliquer. L’un propose une parole qui libère, l’autre éclaire la mécanique de la servitude. Ellul apporte un éclairage : on comprend mieux pourquoi l’appel de Jésus est si radical quand on voit à quel point la puissance qu’il désigne est réelle.

 

4/ Aucune situation ne protège, aucune ne condamne.

 

Le texte de Jésus et la lecture d’Ellul nous invitent à déplacer la question. On demande souvent : « Combien ai-je ? Suis-je riche, suis-je pauvre, en ai-je assez ? » Ces questions sont légitimes, et elles ne sont pas les mêmes pour chacun. Manquer d’argent est une épreuve réelle, matérielle, parfois douloureuse, et personne ne devrait la minimiser. Jésus lui-même a de la compassion pour ceux qui manquent. Mais la Bible ajoute une autre question, qui concerne tout le monde : quelle place l’argent occupe-t-il en moi ? Le souci du lendemain, l’envie, la peur de manquer… mais aussi la fierté de posséder ou la sécurité que donne un compte bien rempli. Tout cela peut nous habiter, qu’on ait peu ou beaucoup. 

 

Trois figures de l’Évangile l’illustrent.

 

  • Zachée est riche. Il rend et donne la moitié de ses biens (Luc 19.8) : son argent a cessé d’être son maître.
  • La veuve de Marc 12.41-44 dépose deux petites pièces dans le tronc du Temple, pendant que de riches donateurs y jettent de grosses sommes. Jésus appelle ses disciples et dit qu’elle a mis plus que tous les autres : eux ont donné de leur superflu, elle a donné de son nécessaire, « tout ce qu’elle possédait, tout ce qu’elle avait pour vivre ». Ce n’est pas la somme qui compte, mais la liberté du geste. Précisons que cette parole n’est pas un appel à se priver de l’indispensable : Jésus ne demande à personne de se mettre en danger. Il regarde, et il reconnaît la confiance.
  • La parabole des talents (Matthieu 25.14-30) ajoute une autre dimension. Un maître confie ses biens à ses serviteurs avant de partir : cinq talents au premier, deux au deuxième, un au troisième, « à chacun selon sa capacité ». Les deux premiers les font fructifier. Le troisième, par peur, enterre le sien. Sa justification est révélatrice : « J’ai eu peur, et je suis allé cacher ton talent dans la terre. » Le problème n’est pas la petitesse de la somme, c’est la peur. Et remarquons un point essentiel : les biens ne sont pas à eux, ils sont confiés. Nous retrouvons le thème de la gestion : nous sommes des intendants, non des propriétaires. Quelle que soit la quantité reçue, la question est : qu’en faisons-nous, par confiance ou par peur ?

 

La vraie question est donc : « Quel maître est-ce que je sers ? » Cette question n’a rien de moralisant. Elle est un appel à la liberté. Jésus ne nous demande pas de haïr l’argent ; il nous invite à ne pas lui obéir. Et la réponse concrète passe souvent par le don : donner, c’est montrer que l’argent n’a pas le dernier mot.

 

 

D - Le don qui désarme Mamon

 

 Tout ce que nous venons de voir nous laisse avec une question pratique, presque angoissante : si l’argent a ce pouvoir sur nous, comment s’en libérer ? Suffit-il de prendre une bonne résolution, de mieux gérer son budget, de se promettre de ne pas s’attacher ? Ellul répond par un geste très concret : le don. Pas n’importe quel don, mais un don précis, gratuit, qui désarme l’argent. Nous verrons d’abord ce que cela signifie chez Ellul.  Puis nous verrons comment Paul, dans la deuxième lettre aux Corinthiens, fonde le don sur la grâce. 

 

1/ Le don qui désarme

  1. Le problème : une puissance qu’on ne vainc pas par la volonté

Rappelons le diagnostic d’Ellul. L’argent a une logique d’expansion : plus on en a, plus on veut en avoir. Et celui qui croit le contrôler risque d’en perdre la maîtrise. Chacun de nous a déjà fait cette expérience, avec peu ou beaucoup : 

  • Se promettre « cette fois, je ne m’inquiéterai plus », 
  • Ou « je n’achèterai plus ça », 
  • Et se retrouver repris par la même mécanique.

 

Face à une telle puissance, la bonne volonté seule ne suffit pas. On ne se libère pas d’un maître en lui faisant des discours, mais en lui désobéissant. Il faut un acte, pas seulement une intention.

 

  1. Le geste qui désarme

Pour Ellul, le geste qui « désarme » la puissance de l’argent, c’est le don gratuit. Pourquoi celui-là ? Parce que l’argent vit de la logique du calcul : investir, gagner, épargner, rentabiliser. Tout y est mesuré, comparé, échangé. Le don gratuit rompt exactement cette logique. Il fait entrer dans l’argent quelque chose qui n’a pas de prix : la relation. Là où l’argent dit « tout se paie », le don dit « cela t’est donné ». Ellul parle même de désacraliser l’argent. 

 

Notre société lui prête une aura : il rassure, il classe, il promet. Donner, c’est le remettre à sa place de simple matière, qu’on peut lâcher sans que le monde s’écroule.

 

  1. Trois négations

Le don véritable, tel qu’Ellul le décrit, est fait :

  • Sans calcul : je ne compte ni ce que je donne, ni ce que j’y gagne/li>
  • Sans rendement attendu : je n’attends ni reconnaissance, ni avantage, ni déduction qui motiverait le geste
  • Sans retour : je ne donne pas pour être rendu, je laisse partir

 

Ce sont trois façons de dire la même chose : l’argent ne fonctionne plus comme argent. Il cesse d’être un capital pour devenir un moyen de relation.

 

  1. Une distinction utile

Il faut distinguer ce don de la charité qui se calcule. Un don peut rester prisonnier de l’argent : on donne pour se donner bonne conscience, pour être admiré, pour acheter la paix, ou pour s’acquitter d’un devoir. Dans ce cas, l’argent règne toujours : il a simplement changé de costume. Le don libérateur est celui où l’on perd vraiment quelque chose, sans compensation.

 

C’est le principe que Jésus enseigne : « Quand tu fais l’aumône, que ta main gauche ne sache pas ce que fait ta droite » (Matthieu 6.3). La discrétion même est une façon de ne pas se faire payer en retour : même la reconnaissance des autres est une monnaie. Et il faut le dire clairement : ce don ne se mesure pas à la somme. Nous l’avons vu avec la veuve de Marc 12 : deux petites pièces peuvent constituer un acte plus libre qu’un gros chèque. Chacun donne à sa mesure, et la mesure n’est pas la même pour tous. Cela peut être de l’argent, mais aussi du temps, une présence, un service.

 

Ce qu’il faut retenir

  • Pour Ellul, on ne vainc pas l’argent par des principes, mais par un acte : le don gratuit, sans calcul, sans rendement attendu, sans retour.  C’est l’acte qui prouve que l’argent n’a pas le dernier mot.

 

Une question se pose alors : sur quoi repose un tel don ? Si je dois donner sans calcul et sans retour, pourquoi le ferais-je ? Par devoir ? Par peur du jugement ? Par culpabilité ? 

Paul, dans la deuxième lettre aux Corinthiens, donne une réponse qui rejoint Ellul et la fonde dans l’Évangile.

 

2/ Paul et la grâce qui fonde le don

  1. Le contexte

Aux chapitres 8 et 9 de la deuxième lettre aux Corinthiens, Paul organise une collecte pour l’Église de Jérusalem, frappée par la pauvreté. Il demande aux Corinthiens d’y participer. Cette collecte lui tient à cœur : elle exprime concrètement la solidarité entre des Églises de cultures différentes, juives et païennes. On pourrait s’attendre à un ordre ou à un règlement, comme la dîme dans la Loi. Or Paul fait autre chose.

 

  1. Pas une obligation légale

Paul écrit : « Je ne dis pas cela pour donner un ordre » (2 Corinthiens 8.8). Et plus loin : « Que chacun donne comme il l’a résolu en son cœur, sans tristesse ni contrainte ; car Dieu aime celui qui donne avec joie » (9.7). Remarquons le vocabulaire : pas d’ordre, pas de contrainte, pas de tristesse. Le don ne repose pas sur une loi qui l’exigerait, mais sur une liberté qui le choisit. Paul refuse de manipuler : il ne culpabilise pas, il invite.

 

  1. Le fondement : la grâce reçue

Alors pourquoi donner ? Paul le dit au verset central : « Vous connaissez la grâce de notre Seigneur Jésus-Christ, qui, pour vous, s’est fait pauvre, de riche qu’il était, afin que par sa pauvreté vous fussiez enrichis » (2 Corinthiens 8.9). Voilà le fondement : le don commence par un don. Dieu a donné le premier, gratuitement, sans calcul, sans attendre de retour. Le Christ lui-même s’est dépouillé. Nous donnons parce que nous avons déjà été comblés. C’est l’ordre exact de l’Évangile : d’abord ce que Dieu a fait, ensuite ce que nous faisons. Si l’ordre est inversé, le don devient une dette à payer ou un mérite à acquérir, et nous retombons dans le calcul.

 

  1. Un exemple concret : les Macédoniens

Paul cite les Églises de Macédoine. Dans « une grande épreuve de tribulation » et « une profonde pauvreté », leur joie a « abondé en richesses de libéralité » (8.2). Ils ont donné « selon leurs moyens, et même au-delà » (8.3), et ils ont demandé eux-mêmes, avec insistance, la faveur de participer. Ce détail est essentiel : ce n’est pas la richesse qui rend généreux. Les Macédoniens sont pauvres. C’est le fait d’avoir reçu qui libère. Ils ne donnent pas de leur surplus, ils donnent parce qu’ils ont compris qu’ils étaient eux-mêmes aimés. Leur exemple ferme la porte à deux excuses : « je donnerai quand j’en aurai assez » et « donner, c’est pour les riches ».

 

  1. La réciprocité sans calcul

Paul n’oublie pas l’équilibre : « Ce n’est pas qu’il faille vous exposer à la détresse pour soulager les autres, c’est une question d’égalité » (8.13). Il n’est donc pas question de se ruiner ni de se mettre en danger. Et il cite l’exemple de la manne : « Celui qui avait beaucoup recueilli n’avait rien de trop, et celui qui avait peu n’en manquait pas » (8.15, citant Exode 16.18). On retrouve ici l’écho de ce que nous avons vu dans l’Ancien Testament : le glanage, le jubilé, le refus de l’accumulation. Le don n’est donc pas un sacrifice sans mesure, c’est un partage qui refuse l’accumulation. Chacun donne et chacun reçoit : aujourd’hui, c’est toi qui as de l’abondance, demain ce sera peut-être moi. Personne n’est seulement donneur, personne n’est seulement receveur.

 

Ce qu’il faut retenir

  • Paul fonde le don sur la grâce reçue, non sur l’obligation légale. On donne parce qu’on a déjà été comblé. Le don est libre, joyeux, et ouvert à tous, même aux pauvres.

Conclusion générale : donner, un exercice de liberté

 

Rapprochons maintenant Ellul et Paul. Ellul dit que le don désarme l’argent. Paul explique d’où vient la force de donner : de la grâce. Les deux se complètent. Sans la grâce, le don risque de devenir un calcul moral ou un poids. Sans le don, la grâce reste une idée abstraite.

 

Dernier point, essentiel : donner est un exercice de liberté. Ce n’est pas d’abord une règle à respecter, c’est l’occasion concrète de vérifier qui est réellement notre maître. On peut dire qu’on ne sert pas l’argent. Le don le prouve, ou le réfute. Quand je donne vraiment, sans calcul, je découvre si mon argent me tient, ou si c’est moi qui le tiens.

 

C’est aussi un combat spirituel jamais acquis une fois pour toutes. On ne devient pas libre de l’argent un jour, définitivement. Le piège revient, plus subtil : on peut s’enorgueillir de sa générosité, se mettre à calculer, ou se laisser reprendre par la peur du manque. La liberté se reconquiert chaque fois, dans des gestes concrets, modestes, répétés.

 

Pour que chacun poursuive la réflexion, voici 3 questions :

  • Quand ai-je donné pour la dernière fois sans rien attendre en retour ?
  • Qu’est-ce que je reçois de Dieu qui pourrait me rendre capable de donner avec joie ?
  • Quel est le prochain geste concret par lequel je peux désobéir à Mamon ?

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